Guerre ou paix

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Pourquoi se fait-on la guerre en 1814? Les origines diplomatiques de la guerre semblent loin. Il est évident que, d'un point de vue idéologique, la plupart des puissances continentales luttent contre la Révolution et ce qu'elle représente: un danger mortel pour l'autocratie et les privilèges d’une noble naissance sur le reste de la population. Mais il y a plus. Près de 20 ans de succès militaires par les Fils de la Révolution ont conduit à une expansion territoriale française démesurée. Ces conquêtes engendrèrent réformes et modernisations, mais aussi l’exploitation et la subordination des États conquis ou vassalisés. La domination économique au profit de l'industrie française s’avère ruineuse et insupportable, même pour les esprits les plus éclairés. La Révolution a perturbé l'ordre social européen et conduit à la guerre; la Révolution victorieuse a changé la carte de l'Europe et alimentée un vif désir de vengeance chez les Monarchies vaincues. La république idéaliste s’est transformée en empire hégémonique. En 1813, en dépit de leurs nombreux intérêts divergents, Russes, Prussiens et Autrichiens sont unis par l'idée d’un retour à un système international équilibré; ce qui passe inévitablement par un rabaissement de la France. Le traité de Tilsit, « partage du monde » entre la Russie et la France, est un lointain souvenir.

Conséquence de la terrible campagne de 1812, la Prusse et la Russie ont cimenté une alliance par le Traité de Kalisz, le 28 février 1813. Alors que le vieux Koutouzov voulait faire la paix en Pologne, sa mort a ouvert la voie au projet de Pozzo di Borgo de pousser pour une paix dictée à Paris. Puis le chancelier autrichien Metternich entra dans la danse. Pour lui, l'alliance française a toujours été un dernier recours, une obligation circonstancielle. Viscéralement antirévolutionnaire depuis sa jeunesse, il n’en demeure pas moins un diplomate consommé préoccupé d’abord et avant tout par les intérêts supérieurs de l'Autriche. À cet égard, il est un réaliste de l’école des Machiavel et Richelieu. Avec beaucoup de lucidité et d’appréhension, il entrevoit le vide que créera l'expulsion des Français de l'Allemagne. Ambassadeur à Paris de 1806 à 1809, il s’est familiarisé avec Napoléon. Après la défaite de l'Autriche en 1809, il a choisi une politique prudente de coopération avec la France. Cette façade laissera place à une politique très déterminée lorsque l'occasion de réviser les traités défavorables se présentera, tout cela en veillant habilement à faire en sorte de ne pas remplacer l’hégémonie française par la domination russe. Au printemps 1813, l'Autriche offre sa médiation aux belligérants. Napoléon accepte le principe d'un armistice à condition qu'il soit suivi d'une conférence de paix. Puisque tous les protagonistes cherchent à gagner du temps; l’armistice est conclu le 4 juin. Pendant les mois qui suivirent, Metternich se révélera plus fin que Napoléon.

Entre le 17 et 20 juin, le chancelier autrichien se rend en Bohème, au château d’Opočno, où il rencontre le tsar Alexandre Ier de Russie. Lors de ce face à face, Metternich cherche à rassurer Alexandre sur les intentions de son pays. Bien qu'il ait accepté la médiation autrichienne, le chancelier demeure convaincu que Napoléon récusera les termes de la négociation. De plus, l’Autriche a besoin de temps pour renforcer son armée. Il promet donc au tsar que le kaiser autrichien, François Ier, se joindra à la coalition si Napoléon n'a pas accepté les conditions fixées par la Russie et la Prusse, conditions secrètement endossées par l’Autriche. Tout cela est formalisé le 27 juin par le Traité de Reichenbach. Deux jours plus tôt, Metternich arrive à Dresde et rencontre Napoléon. Lors de la célèbre entrevue de plus de huit heures tenues au Palais Marcolini, Napoléon laisse éclater sa colère contre le comportement déloyal du chancelier et de son beau-père, François Ier d’Autriche. Les concessions qui lui sont demandées s’avèrent humiliantes : abandonner toute influence française en Allemagne en faveur de la Prusse et de l'Autriche.

La conduite de l'Autriche n’a effectivement rien de celle attendue de la part d'un allié fidèle. Il est vrai que cette puissance n’avait pas intérêt à prendre les armes pour préserver le protectorat de la France en Allemagne! Il n’en demeure pas moins qu’alors que Metternich se présente à Napoléon comme un médiateur impartial, par l'entente secrète de Reichenbach, l’Autriche « s’engageait à déclarer la guerre à la France et à joindre ses armes à celles de la Russie et de la Prusse, si, jusqu’au 20 juillet de cette année, la France n’avait point accepté les conditions des coalisés ». Le médiateur a donc choisi à l’avance de faire pencher la balance du côté de la Prusse et de la Russie afin de démanteler l'empire français. Encore devait-on s’entendre sur ce que cela voulait dire et aussi sur le partage des dépouilles !

À Dresde, Napoléon accepte finalement la médiation de l'Autriche et les soi-disant bons offices du chancelier de son beau-père. Le Congrès de Prague s’ouvre le 29 juillet 1813, les parties conviennent de conclure la paix en onze jours. Avec la complicité du tsar, Metternich fait néanmoins traîner les pourparlers, ce qui donne à Schwarzenberg le temps nécessaire pour rassembler et organiser l’armée autrichienne.

Les négociations de Prague n’en furent donc pas, l’Autriche voulant entrer dans la guerre et seul Napoléon s'avérait résigné à faire quelques concessions. Metternich réussit fort habilement à informer Napoléon des bases de la négociation à la dernière heure, quand il restait à peine le temps de répondre par retour des courriers. Émises le 8 août et reçues par Napoléon le 10, elles exigeaient comme préalable la dissolution du duché de Varsovie, le retour de Dantzig à la Prusse, la restitution de la 32e division militaire[1], la renonciation au protectorat sur la Confédération du Rhin, la reconstitution de la Prusse avec une frontière tenable sur l’Elbe, la cession des provinces illyriennes à l’Autriche. Caulaincourt dira qu’un oui de l’empereur Napoléon prononcé à temps aurait décidé la paix. Rien n’est moins certain. Il n’était pas clair si cet ultimatum constituait des préliminaires ou un traité définitif. Ainsi, en refusant, Napoléon déclenchait les hostilités avec la Prusse et la Russie rejointes par l’Autriche. En acceptant, il n’était pas assuré d’obtenir une paix immédiate aux conditions énoncées.

Napoléon a acquiescé à la reconstitution de la Prusse, à l'abandon de la Confédération du Rhin et de la 32e division militaire, à l'exception de Hambourg et Lübeck. Metternich fit tous simplement répondre qu'il était trop tard. Le masque tombe: le chancelier autrichien ne désirait pas jouer les entremetteurs et parvenir à un accord, il a voulu sauver la face afin de transformer la médiation armée de l'Autriche en belligérance ouverte. Tout cela en dépit des réticences du kaiser François 1er. Ce dernier souhaitait certes rouvrir les traités humiliants auxquels il avait dû souscrire, tout en épargnant néanmoins son gendre Napoléon.

En outre, le Royaume-Uni exigeait un retour à l'équilibre sur le continent, cette Balance of Powers qui lui est chère. Un équilibre rentable, permettant de brasser des affaires en écartant la concurrence tout en laissant à la Royal Navy le contrôle des routes maritimes mondiales. Mis à part la restitution du Hanovre, le cabinet britannique n’avait aucune ambition territoriale en Europe. Mais la destruction des empires coloniaux français et néerlandais demeurait un objectif de guerre primordial. Sans un compromis avec les Anglais, la France se condamnait à des guerres perpétuelles, comme l’avait démontré la dénonciation de la brève paix d'Amiens (1802), seule période de paix générale en Europe entre 1792 et ​​la première abdication de Napoléon en 1814. Comme elle l'avait fait pendant 10 ans, le Royaume-Uni pourrait ainsi toujours acheter une belligérance par procuration.

Mis à part la puissance navale du Royaume-Uni, Napoléon avait toujours réussi jusqu’en 1813 à vaincre les autres grandes puissances isolément. La coalition des quatre grandes puissances et surtout la réunion effective des armées de trois d’entre elles rendait la tâche quasi insurmontable, même pour Mars incarné!

À l’automne 1813, Metternich devint de plus en plus préoccupé par l'avance des armées alliées vers la France : quelle forme prendra la paix avec une puissante et victorieuse armée russe au centre de l’Europe? Il lui semblait nécessaire de ne pas pousser trop loin une lutte qui échangerait la prépondérance de la France pour celle de la Russie. Ainsi, après la bataille de Leipzig, le 10 novembre 1813, prenant tout le monde de vitesse, Metternich envoie de Francfort une proposition de paix à Napoléon. Il s’agissait en quelque sorte pour la France de revenir à ses « frontières naturelles » : Pyrénées, Alpes, rive gauche du Rhin. Cela signifiait la perte de la Hollande, de l'Italie et bien sûr de la prépondérance en Allemagne. Dans les circonstances, l’offre était magnanime, mais Napoléon tergiverse parce que le concept de «frontières naturelles» sur le Rhin donne lieu à des interprétations différentes selon les intérêts de celui qui l’énonce : frontière du Rhin de Bâle jusqu’à la mer du Nord, ou bien le Rhin comme « frontière naturelle », là où il sert de frontière. Il propose plutôt de tenir une conférence de paix à Mannheim ; Metternich insiste en retour pour que les bases énoncées à Francfort soient les bases pour la paix. Ce n’est que le 5 décembre que Napoléon accepta les propositions de Metternich, mais comme ni le tsar ni le cabinet de Londres n’en voulaient, Metternich répondit habilement qu’une conférence préliminaire devrait suivre. Les Anglais exigent l’abandon par la France du port d'Anvers qu’ils considèrent comme une épée pointée vers Londres. Pour les Russes, avant toutes considérations politiques ou géopolitiques, c’était l'amour propre d’Alexandre qui était un obstacle à la paix: le tsar rêvait de voir défiler sa garde sur les Champs Élysées! Ainsi, la « conférence préliminaire » de Metternich s’ouvrira sur le sol français deux mois plus tard, après la reprise des hostilités.

Le Congrès de Châtillon-sur-Seine est le dernier auquel Napoléon participe en tant que souverain européen. Il s’ouvre le 4 février 1814, quelques jours après la bataille de La Rothière. Sans doute moralement atteint par sa défaite en sol français, Napoléon modifie le 3 février les instructions données à son négociateur, Caulaincourt. Puis deux jours plus tard, il lui donne carte blanche.

Seules les formalités sont échangées au cours de la première journée à Châtillon. Le lendemain, les plénipotentiaires tiennent une séance statutaire: les négociateurs de la coalition annoncent d’entrée de jeu qu'ils étaient chargés de traiter de la paix avec la France au nom de l'Europe entière. Puis le 7 février, ils déclarent que la condition du traité n’est rien de moins que le retour de la France dans ses frontières prérévolutionnaires, sans droits de négociation sur le tracé des nouvelles frontières des autres États européens.
Ce diktat était bien loin des propositions de Prague ou de Francfort! Jusqu'à l'entrée des alliés en France, Napoléon était prêt à laisser aller ce qu'il considérait comme perdu. Les puissances coalisées contre lui demandent toujours plus que ce qui est occupé par leurs armées. Au printemps 1813, Napoléon vainqueur sur l'Elbe consent à évacuer le duché de Varsovie et les villes hanséatiques, mais ses ennemis exigèrent tous les territoires entre l'Elbe et le Rhin. À l'automne, Napoléon vaincu se retire au-delà du Rhin, il est alors prêt à céder la Confédération du Rhin et la Hollande. En mettant le pied sur le sol français, les coalisés exigeront un retour aux anciennes limites.

Mais voilà que, conscient de sa force et surtout de la faiblesse de son adversaire, le tsar interrompt les négociations avant qu’elles ne débutent réellement. Caulaincourt n’a plus d’autre moyen pour être entendu que de s’adresser à Metternich. Le ministre français fera rapport à son maître le 10 février: « S’il n’y a de salut que dans les armes, je prie Votre Majesté de me compter au nombre de ceux qui tiennent à l’honneur de mourir pour leur Prince ».

Les pourparlers reprennent dix jours plus tard, après une série de victoires françaises foudroyantes : Champaubert, Montmirail, Château-Thierry, Montereau. Pour son malheur, Napoléon alors victorieux croyait imposer des conditions au lieu d’en recevoir. En dépit de la fragilité de leur alliance et de la divergence des intérêts, les défaites permirent aux puissances alliées de signer le Traité de Chaumont le 1er mars 1814. Chacun s’engageait à ne pas signer une paix séparée avec les Français et à se prêter secours et assistance. Un mois plus tard, Napoléon abdique.

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Le général de division Armand Augustin Louis, marquis de Caulaincourt, duc de Vicence, Grand écuyer de l’Empereur, Plénipotentiaire auprès des souverains alliés à partir de 1813. Napoléon le considérait comme un homme de coeur et de droiture. Sur ce portrait, il porte au cou le ruban de l’ordre de Saint-André de Russie avec diamants, reçu lors de son ambassade en Russie de 1807 à 1811. À droite, l’illustre diplomate Klemens Wenzel Nepomuk Lothar Fürst von Metternich-Winneburg zu Beilstein. En conclusion de sa rencontre avec Napoléon à Dresde,il est permis de douter qu’il ait vraiment servi à Napoléon la célèbre réplique : « Vous êtes perdu, Sire! Je m'en doutais en venant ici, maintenant je le sais! »
Chose certaine il avait déjà pris le parti de la guerre contre l’Empereur des Français.


Lectures complémentaires
Bonaparte, Napoléon-Joseph-Charles-Paul,
Napoléon et ses détracteurs par le prince Napoléon. Paris, Calmann Lévis, 1887.
Caulaincourt, Armand Augustin Louis, marquis de,
Mémoires du général de Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l'Empereur. Tome 3. Paris, Plon et Nourrit, 1933.
Fain, Agathon Jean François, Baron,
Manuscrit de mil huit cent quatorze. Paris, Bossange Frères, 1824.
Kraehe, Enno E.
Metternich's German Policy, Vol. I: The Contest with Napoleon, 1799-1814. Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1963.
Kissinger, Henry A.
A World Restored: Metternich, Castlereagh and the Problems of Peace, 1812- 1822. Boston, Houghton Mifflin, 1957.
Metternich, Clémens,
Mémoires, documents et écrits divers. Tome 1. Paris, E. Plon et Cie, 1880.
Sorel, Albert, « Les Alliés et la paix en 1813 »,
Revue des Deux Mondes, 5e période, tome 22, 1904 (pp. 566-592).
Zucker, Kevin,
Special Study Nr.1, 1813, The Year that Doomed the Empire, « Viennese Waltz », p.7.


Notes

[1]
La 32e division militaire, autour de la ville d’Hambourg, était constituée des départements des Bouches-de-l'Elbe, des Bouches-du-Weser et de l’Ems-Supérieur.


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