Déploiement et attaque

C’est sans trop de peine qu’à minuit, la cavalerie de Nansouty disperse les cosaques laissés à Montmirail par Sacken. Sans s’arrêter, il s’empare de la jonction des routes menant à Meaux et à Château-Thierry. Il envoie des reconnaissances dans toutes les directions. Les routes sont dans un état pitoyable, le sol est complètement détrempé, les cavaliers ont parcouru depuis le matin près de 65 kilomètres dans des conditions particulièrement difficiles.

Le repos est bien mérité pour les cavaliers, mais aussi pour les fantassins de la brigade Fournier qui déploie des avant-postes sur une ligne partant du bois de Courmont jusqu’à Plesnois en passant par les Grenaux.

À La Ferté-sous-Jouarre, le corps du général Sacken s’est mis en route vers 21 heures en direction de Montmirail. Sa cavalerie éclaire la route et a sans doute rencontré les reconnaissances françaises près de Viels-Maisons. L’infanterie y sera vers 9 heures, le matin du 11 février.

Quant au général Yorck à Viffort, il a aussi envoyé une avant-garde de cavalerie sur Vieils-Maisons qui y rencontrera les Russes. Cédant le passage, elle retournera vers Viffort, s’attardera en chemin et ne participera pas aux combats. Yorck ne quittera Viffort qu’à midi, avec la
1. Brigade de von Pirch II, la 7. Brigade de von Horn et la cavalerie de Jürgass.

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Le plan du général Sacken est simple : passer sur le dos des Français et rejoindre Blücher. Pour réaliser ce projet, dès qu’il arrive en vue de Marchais, il déploie le VIe corps d’infanterie, sous les ordres du général prince Chtcherbatov[1] (7e et 18e division) au sud de la chaussée à la hauteur de l’Épine-aux-Bois. Il est 10 heures et déjà l’avant-garde du corps avance avec plus de 2000 hommes des régiments Pskov, Vladimir, Tambov, Kostroma, deux compagnies du 11e Jagers, du polk cosaque de Lukowkine et 6 pièces d’artillerie. Étant donné l’état du sol, l’artillerie ne peut suivre hors de la route, elle restera donc derrière. Quant aux cosaques, ils s’éparpilleront dans la vallée du Petit Morin sans prendre part aux combats. Vers 11 heures, l’avant-garde a bousculé les avant-postes français et s’empare de Marchais[2].




Le général Fabian von der Osten-Sacken

Pendant ce temps, le XIe corps russe, commandé par le général comte Liewen III (10e et 27e division), demeure près de la chaussée, traverse Vieils-Maisons, puis la Haute-Épine. Son avant-garde s’empare des fermes des Chouteaux, des Grenaux et de la Chaise.

Les avant-postes français se sont contentés de gagner du temps, sans offrir une sérieuse résistance. La première ligne du XIe corps demeure sur cette position sans poursuivre vers l’avant : il est possible que toutes les troupes n’aient pas encore rejoint ou que Sacken attende que le VIe corps débouche de Marchais, car vers midi, la 8e division du général Ricard fait une première contre-attaque sur ce village.


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Champ de bataille de Montmirail-Marchais. Les troupes françaises se déploient à cheval sur les deux routes menant à Montmirail.
Les Russes arrivent les premiers et s'emparent de Marchais et des fermes.


Une deuxième ligne russe se forme de chaque côté de la chaussée, la 10e division du général Sass au sud et la 27e division du général Stavitzki au nord. Une batterie de 6 a été déployée sur la gauche, face aux Chouteaux. Le reste de l’artillerie demeure en réserve. À gauche du XIe corps, les 3000 cavaliers du général Vasiltchikov se sont déployés face à la cavalerie française et sans doute en liaison avec les Prussiens. « Sa gauche, dit Ségur, toute de cavalerie, couvrit la plaine en face de la nôtre »[3]. Une batterie d’artillerie à cheval est en position à l’extrême gauche.

Qu’ont fait les Français ? Vers 10 heures, l’Empereur s’est mis en route depuis Montmirail pour rejoindre Nansouty. Il est accompagné de la division de cavalerie de la Vieille Garde, commandée par le général Guyot, de la division Friant et de la deuxième brigade de la division Ricard, commandée par le général Boudin. De plus, les maréchaux Ney (sans ses troupes) et Lefebvre accompagnent l’Empereur. C’est donc d’environ 10500 hommes et de 22 canons qui seront disponibles jusqu’à l’arrivée de Mortier et de Defrance[4].

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Le château de Montmirail. Au matin de la bataille, Napoléon s’y arrêta pour prendre un repas et recevoir les rapports.
Photo : © Wilart studio


Arrivé à la Dorgeaterie vers 11 heures, l’Empereur fait renforcer Nansouty par la division de cavalerie de la Vieille Garde (division Guyot) qui se déploie face à la cavalerie Vasiltchikow. Ils s’observent. Le bois Bailly semble avoir été occupé par quelques centaines d’hommes des 2e et 4e régiments d’infanterie légère. La brigade Boudin rejoint la brigade Fournier au Tremblay. Quant à la division Friant, le gros demeure en colonne sur la route au nord du Tremblay et des tirailleurs sont déployés pour entretenir le combat face à la Chaise et aux Grenaux. Une vingtaine de canons français les soutiennent.

Devant le Tremblay, le général Ricard dispose maintenant d’environ 1600 hommes, mais contrairement aux Russes, il a aussi une batterie d’artillerie, ce qui permet de rééquilibrer les forces. Un combat acharné qui se prolongera jusqu’à la nuit commence autour de Marchais. Le village changera de main cinq fois. Les Russes du VIe corps attaqueront cette position en plusieurs vagues. Environ 5000 hommes viendront successivement s’ajouter au 2000 hommes de l’avant-garde, si bien qu’ils ne profiteront jamais pleinement de leur supériorité numérique. Cependant, vers 14 heures, la division Ricard, réduite de moitié, se repliera sur le Tremblay et en préparera la défense. Voici le rapport qu’adresse le général Ricard au maréchal Marmont le 13 février :

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« Aucun accident de terrain ne se trouve sur cette partie du plateau dans l’intervalle qui sépare Le Tremblay de Marchais et qui fut le théâtre d’un combat très long, très opiniâtre et très meurtrier. Ce point, qui formait l’extrême gauche de l’armée française, était très important parce qu’il lui servait de pivot et masquait le grand mouvement que l’Empereur préparait par sa droite. On attaqua et on prit le village jusqu’à cinq fois ; nous eûmes des officiers qui se battirent corps à corps avec des officiers russes, mais nous ne pûmes jamais nous y maintenir à cause de l’énorme supériorité des forces de l’ennemi qui ramenait encore des troupes fraîches, lorsque nous avions successivement engagé tous les corps de ma division. Le village même du Tremblay était au moment d’être compromis, lorsque l’Empereur, sur ma demande, m’envoya un bataillon de vieille garde. A son arrivée, je tentai un dernier effort qui ne fut pas plus heureux que les autres. Mes généraux de brigade étaient, l’un blessé[5], l’autre démonté, tous les chefs tués ou blessés, plus de 60 officiers hors de combat et la troupe harassée. Toutefois, ce dernier mouvement fut, comme les autres, remarquable par l’élan et par l’intrépidité de la troupe »[6].





Notes


[1] Mathieu et
Mikhailofsky-Danielofsky nous disent que le Prince Chtcherbatov, malade, a été remplacé par le général Talysin. Cependant, Weill cite des extraits du Journal du Prince Stschebatoff [Chtcherbatov, Ah! l’orthographe des noms russes...]sur le rôle de son corps à Montmirail.
[2] Il a souvent été avancé que les Français occupaient Marchais et ont été attaqués par les Russes. Cependant, le rapport du général Ricard est sans équivoque : sa division n'a pas
occupé Marchais ; elle l'a attaqué.
[3] Ségur, p.79.
[4] Au total, environ 6100 fantassins (1600 pour la division Ricard et 4500 pour la division Friant), 4 500 cavaliers de la Garde et 22 bouches à feu.
[5] Boudin, blessé d’un coup de feu aux reins.
[6] Rapport du général Ricard au maréchal Marmont, Montmirail, 13 février, Archives de la guerre, cité dans Weil, II, p.190-191.


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